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La Troisième Guerre mondiale a déjà commencé
Edouard Huguelet
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A lécoute des ondes
Les troufions qui se lancent virilement à lassaut dun bunker en brandissant des grenades à main et en vociférant, cela cest de la guerre à grand-papa. Les fantassins daujourdhui sont plutôt issus du MIT ou dautres instituts technologiques et sont assis derrière des écrans dordinateurs.
La guerre est une option stratégique destinée à assurer lemprise dun Etat sur un ou plusieurs Etats tiers, considérés comme «ennemis». Pour parvenir à ce but, laction militaire constituait une version tactique de mise jusquà tout récemment.
Désormais les gros souliers cloutés, les gamaches bien cirées et les chars blindés seffacent devant les techniques évoluées de lespionnage des télécommunications, qui parviennent aux mêmes objectifs sans quune seule goutte de sang ne soit versée. Une armée de lombre certes, mais dont les effectifs sont loin dêtre minables. L«ennemi» est devenu un «honorable concurrent» et les assauts sont devenus beaucoup plus feutrés, mais ô combien plus efficaces.
Compétition USA-Europe
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Louverture officielle des hostilités sest déroulée en 1993, lorsque Bill Clinton confia à James Woolsey, promu le 5 février de cette année-là directeur de la CIA (Central Intelligence Agency), la mission de transformer la CIA et la NSA (National Security Agency) en une agence de renseignements économiques.
Clairvoyant, le président des USA avait compris quaprès la disparition du «rideau de fer» et leffondrement de lURSS, le temps des aventures militaires était définitivement révolu et quil sagissait désormais de saffirmer sur un champ de bataille à léchelon mondial, dans lequel les bits remplacent les impacts dobus. Lidée fondatrice dEchelon était née.
Alliance USA-Grande Bretagne
En fait, le système Echelon ne bénéficie pas quaux seuls USA. Les renseignements recueillis profitent également au Royaume-Uni (la GCHQ britannique étant en liaison avec la NSA) et à dautres pays anglophones, notamment lAustralie, la Nouvelle Zélande et le Canada.
Le nom officiel dEchelon est Comint (Communications Intelligence). Il sagit dun vaste déploiement dactivités de récolte de renseignements touchant les secteurs diplomatique, économique, technologique et scientifique. Ces renseignements sont ensuite le cas échéant transmis de façon ciblée à des entreprises faisant partie du «club» anglo-saxon, via des officines privées.
Il convient en loccurrence de signaler la duplicité stupéfiante du Royaume-Uni (membre de lUE) dans cette affaire: un véritable «Cheval de Troie»! Autre constatation: le gouvernement américain ne fait pas un mystère de son potentiel de recherche de renseignement, voire même des techniques déployées, estimant quil est de «bonne guerre» de récolter toute information utile, pour assurer la prospérité économique de la nation.
Officiellement, et cétait James Woolsey (ancien directeur de la CIA) qui le déclarait encore récemment au début de cette année à Jean-Jacques Mével (envoyé spécial du «Matin» à Washington: «Ce nest pas du chantage que de faire une démarche diplomatique auprès dun gouvernement qui est lobjet dune tentative de corruption». Et de préciser encore: «Le but est de faire reculer la corruption et non de faire attribuer le contrat au concurrent américain».
En clair, le gouvernement américain présente toute sa structure despionnage des télécommunications comme étant une vertueuse mesure de salubrité publique destinée à lutter contre la pratique (sous-entendue généralisée en Europe) des pots de vins, des dessous de table, des «graissages de pattes» et du blanchissage de largent sale. Un peu léger!
Méthodes évoluées
Les méthodes utilisées sont simultanément simples et évoluées. Simples parce quil est évident de sintéresser prioritairement aux informations électroniques, sans négliger pour autant les voies de lespionnage «classique» (taupes, réseaux consulaires, associations, contacts personnels «privilégiés», antennes dentreprises US en Europe
).
Actuellement presque tout passe par les télécommunications: Internet, e-mail, téléphonie fixe ou itinérante, etc.; via satellites et câbles terrestres ou sous-marins, sans oublier les tentaculaires réseaux mondiaux dévolus au traitement en temps réel des cartes de crédit et à lenregistrement auprès des compagnies daviation. A titre dexemple, rien de plus révélateur que de savoir, via le «sniffage» des réseaux des cartes de crédit et des réservations davions, que le PDG et une délégation de cadres dune grande firme européenne sont en train dorganiser un déplacement en Corée (certainement pas pour y faire du tourisme collectif).
Simultanément, ces méthodes sont évoluées, parce que les moyens mis en oeuvre ne relèvent pas de stratégies damateurs! Il est nécessaire en effet de disposer déquipements techniques avancés (plus de 120 satellites espions, notamment de la classe Vortex), de bases dantennes paraboliques, et même de sous-marins spécialement outillés pour «sniffer» les câbles de télécommunications transocéaniques.
A ce sujet, la NSA ne fait plus mystère aujourdhui de son opération dans la mer dOkhotsk dès octobre 1971, lorsque le sous-marin américain Halibut, camouflé en submersible de secours mais en fait doté dune cloche de plongée spéciale, plaça un dispositif de captage composé dun assemblage de selfs hypersensibles à un câble sous-marin de transmission soviétique, système qui fonctionna continuellement jusquen 1982.
Actuellement il est évidemment nécessaire de disposer dordinateurs dotés de logiciels performants pour extraire de limmense smog hertzien les informations vitales dignes dêtre recueillies, respectivement traitées (décryptées le cas échéant) et présentées sous une forme susceptible dêtre exploitée. Finalement il est tout aussi nécessaire de disposer de personnel qualifié et dun budget suffisant.
Ces deux dernières conditions sont actuellement remplies. Lorganisation Echelon dispose à cet effet dun budget annuel estimé entre 15 et 20 milliards de dollars (3,5 milliards de dollars pour la seule NSA), cette dernière employant à elle seule 12000 spécialistes en informatique, électronique et télécommunications.
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Pas seulement
une affaire dEtat
Les choses étant comme chacun le sait passablement «privatisées» outre Atlantique, la récolte de renseignements néchappe pas à cette tendance.
La chute du Mur de Berlin a préludé à une restructuration de la CIA qui a vu ses effectifs fondre rapidement. La majeure partie des professionnels (souvent de haut niveau) concernés (1500 départs) se sont recyclés dans des officines privées, tel notamment le cabinet dinvestigation Kroll, soupçonné en lespèce davoir joué un rôle décisif dans nombre daffaires mettant en concurrence des firmes américaines et européennes.
Dans certains cas, le président des USA lui-même, dûment informé, nhésitera pas à intervenir directement, ce qui fut par exemple le cas lors dune grande affaire portant sur la mise en place dun système de surveillance de la forêt vierge amazonienne, mettant en concurrence (pour une affaire de 1,3 milliard de dollars) le Français Thomson-CSF et lAméricain Raytheon. Cest ainsi que Bill Clinton nhésita pas à envoyer une lettre personnelle le 23 juin 1994 au président du Brésil, Franco Itamar, pour faire pencher la balance. Extrait: «Dear Mr. President, My Administration has closely studied Brazils proposed Amazon Surveillance System (SIVAM) and has strong support for U.S. firms competing fot this important project. I would like to add my personal support for US Industry».
Outre Kroll, de tels cabinets sont foison aux USA, quelques noms: Futures Group, Kirk Tison International, Fuld & Co., SIS, etc. Au moins 2600 raisons sociales rassemblées autour dune association de renseignement privé appelée SCIP.
John Deutch, ex sous-secrétaire à la Défense des USA et alors directeur de la CIA (poste auquel il avait été élu par un Sénat unanime le 10 mai 1995) ne cachait pas le changement dorientation de son organisation. Il déclarait il y quelques années: «La sécurité économique est devenue une priorité nationale». A priori il sagit dune déclaration assimilable à une «vérité de la Palice», mais à mieux y regarder, elle est tout de même stupéfiante, venant du responsable dun service interministériel. Cest révélateur.
Rappelons que John Deutch a été remplacé le 11 juillet 1997 par George Tenet, un scientifique issu de lUniversité de Los Alamos. Pour la petite histoire, précisons que John Deutch hébergeait des informations sensibles sur son propre ordinateur personnel non sécurisé, lequel était simultanément utilisé pour le butinage et léchange de documents par e-mail en direction et provenance de sites Internet à caractère plutôt coquin. En somme il a été pris à son propre piège!
Les «oreilles» de lespace
Il faut rechercher les premières manifestations dintérêt des USA pour les affaires européennes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et à la veille de lépoque de Guerre froide entre lOuest et lEst, donc au début des années cinquante.
A cette époque, cétait surtout (mais pas uniquement) la zone URSS et pays satellites qui étaient dans le collimateur, doù la création de la base de Bad Aibling en Autriche, laquelle héberge actuellement un remarquable gisement de radômes recouvrant des antennes paraboliques branchées sur des satellites de télécommunications et despionnage.
Une autre station, la plus importante, se trouve à Menwith Hill en Grande-Bretagne. Etablie en 1956 par lASA (US Army Security Agency), elle a été remise à la NSA en juin 1966. Elle a dailleurs été élue «station de lannée» pour 1991, en raison du rôle décisif quelle avait joué dans le cadre de la Guerre du Golfe!
Au début des années 60, elle fut lun des rares sites au monde à être équipé des premiers grands ordinateurs IBM pour traiter les messages télex interceptés. Actuellement, cela va sans dire, les innombrables radômes de la station sont raccordés à des ordinateurs puissants qui passent au peigne fin les appels téléphoniques, e-mails, télégrammes, trafic internet et autres messages provenant aussi bien de gouvernements que de sociétés privées et même de simples citoyens.
La station de Menwith Hill comporte 23 grands radômes et trois antennes paraboliques géantes, lune dentre elles ayant un diamètre de 60 mètres. Tous ces équipements sont pointés en direction de lest, donc le continent européen. Deux câbles à fibres optiques, capables de transmettre chacun 100000 communications simultanées, ont en outre été installés en 1996 entre le réseau de British Telecom et le site de Menwith Hill.
Une station terrienne, basée à Etam en Virginie, récolte les données en provenance des stations européennes via le satellite géostationnaire Intelsat IV.
Un site à vocation identique se trouve implanté à Wahihopai, dans lìle sud de la Nouvelle-Zélande. Il scrute depuis 1987 plus particulièrement la zone Pacifique, alors quun autre, basé à Geraldton (Australie) couvre lAsie orientale, captant notamment les deux satellites de communication Indian Ocean Inteelsats.
Traitement des informations
Des informations arrivant en masse ne servent à rien sans un traitement adéquat. Un tri manuel est impossible. Raison pour laquelle dans de vastes salles dordinateurs, implantées sur les sites, sopère lanalyse automatique de toutes les informations interceptées. Lenregistrement démarre uniquement lorsquun mot-clé apparaît. Ces mots-clés sont introduits dans un répertoire (thesaurus) constamment tenu à jour et introduits dans un programme danalyse automatique évolué. Lutilité des informations retenues et enregistrées de la sorte dépend évidemment de la valeur du thesaurus et de la réactivité du système, ce qui exige des moyens informatiques impressionnants, autant du point de vue matériel que logiciel. Le traitement proprement dit des informations enregistrées (triage, classification et adressage) ne seffectue pas sur le site, raison pour laquelle ces salles dordinateurs des bases ne comportent pas de personnel, à part les équipes de sécurité et de maintenance du site.
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Cryptage-décryptage
Reste la question des informations cryptées. Les algorithmes de cryptage/décryptage sont si complexes quil est humainement impossible de les reconstituer. Le seul moyen est de les obtenir à la source, cest-à-dire au sein même de lentreprise qui les a mis au point.
Cest ainsi que la société suisse Crypto S.A. sise à Zoug, aurait été suspectée (suite aux révélations dun ancien employé de la société qui sest ensuite rétracté après avoir été attaqué en justice) de manipuler ses systèmes de cryptographie pour les rendre accessibles à la NSA et que M. Boris Hägelin, fondateur et ancien PDG de lentreprise zougoise, aurait été en relation avec Nora L. MacKabee, cadre de la NSA.
M. Armin Huber, PDG de lentreprise, dément ces bruits. Il déclarait notamment:«sil y a eu manipulation ici, cest le fait de journalistes plus attirés par la sensation que par la vérité». La Police fédérale suisse a mené une enquête débouchant sur un non-lieu. Néanmoins le slogan «Total Information Security» de cette société sest trouvé égratigné au cur dune controverse qui nest pas encore éteinte actuellement, chacun ayant encore en mémoire les démêlés épiques de Hans Bühler, agent de Crypto à Téhéran, avec la justice de lIran (où il fut emprisonné dès mars 1992 durant 9 mois et interrogé longuement chaque jour), qui prétendait détenir la preuve que Crypto avait livré la clé de cryptage de son système à la NSA. Alors de deux choses lune: ou les systèmes Crypto sont peu fiables et aisément décryptables, ou alors les sources sont communiquées à la NSA. Il ny a pas dautre alternative.
Dautre part, il est de notoriété publique actuellement que Microsoft a implanté des facilités daccès dans les processeurs des systèmes dexploitation Windows, à savoir un driver appelé ADVAPI.DLL comportant diverses fonctionnalités ayant trait à la sécurité de transmission des données, incluant notamment le Microsoft Cryptographic API (MS-CAPI).
Et la Suisse?
Dabord lEurope. Evidemment cest plutôt demblée «mal barré», étant donné le double jeu des Britanniques, et dans une moindre mesure celui des Allemands et des Autrichiens.
Toujours est-il quun rapport de 80 pages appelé «Systèmes de surveillance et dinterception électronique pouvant mettre en cause la sécurité nationale», présenté par le député français Arthur Paecht (Var), porte-parole de la Commission de la défense, a été présenté à lAssemblée nationale française. Selon ce rapporteur, des renseignements indiquent que le système «Echelon» actuel, qui commence à dater dans sa conception, est en voie dêtre remplacé par un système beaucoup plus performant, grâce à de nouveaux moyens et de nouveaux partenariats.
La Commission propose ainsi une série de mesures basées sur le «principe de précaution», notamment en ce qui concerne une sécurisation absolue des communications par un cryptage approprié (logiciels de conception européenne) et lélaboration dun code de déontologie en matière de renseignements.
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Un rapport de lUE appelé «Interception Capabilities 2000» décrit en détail lorganisation et les méthodes utilisées par la NSA dans le cadre de Comint, les méthodes dinterception des télécommunications internationales, des informations détaillées sur les divers sites de lorganisation, les procédures de récolte de renseignements économiques et les perspectives de développement du système après lan 2000. Ce rapport ne manque pas par ailleurs dégratigner la probité de lentreprise Crypto S.A.
Les Suisses commencent également à prendre la chose au sérieux et le Parlement a dégagé un budget de 100 millions de francs pour un projet dont la première phase devrait être opérationnelle déjà au milieu de cette année. Il sagira dutiliser les sites dantennes paraboliques de Loèche (2 antennes paraboliques de 18 mètres de diamètre). De plus petites antennes (de 4 à 13 mètres de diamètre) seront implantées à Heimanschwand, alors quun centre de traitement des données sera mis en service à Zimmerwald, générant 40 places de travail. Ce projet a pour nom de code Satos 3.
Auteur: Edouard Huguelet, rédacteur en chef du Mensuel de l'industrie
Tiré du magazine MSM Le Mensuel de l'industrie http://www.msm.ch
Tiré du MSM 03/2001
Rubrique "Horizons - Télécommuniocations"
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